Petite nouvelle : Et si tu suivais ton sillon ?

Mon père était un homme de la terre. Suivant les points de vue, on pouvait le juger naïf, laborieux ou déterminé. J’ai toujours eu du mal avec les gens qui se moquent de ceux qui font de leur mieux pour appliquer à la lettre ce que les sachants disent. Après tout ce sont comme des chiens qui suivent fidèlement leurs maîtres jusqu’au bout, sans juger ni même chercher à comprendre. C’est qu’il en faut du courage pour ne suivre personne, pour tracer sa voie, pour se forger son idée et être malmené par la nature et par les hommes. C’est bien plus sécurisant de rester au milieu du troupeau. Si le loup en attaque un, avec un peu de chance ce sera un autre. En devenant adulte je me suis demandé si cette philosophie absurde ne nous était pas inculquée dès le plus jeune âge pour qu’on reste sagement dans le rang. On peut bêler autant qu’on veut tant qu’on reste à portée de crocs des chiens de garde…

Mon père avait vécu cette période folle d’industrialisation de l’agriculture. Après la seconde guerre mondiale Il fallait produire le maximum pour nourrir tout le monde. C’est alors que des recettes magiques sont arrivées. La fonction fertilisante des nitrates a été découverte après la première guerre mondiale en observant que les zones les plus végétalisées étaient celles qui avaient été les plus intensément bombardées d’explosifs au nitrate. C’était donc une reconversion toute trouvée qui ne se réalisa qu’après la seconde guerre mondiale. Mon père et tous les autres se sont mis à l’utiliser de façon intensive. Les rendements avaient énormément augmenté. A partir de ce moment-là, la course aux produits phytosanitaires s’est enclenchée ! Pour combattre le vulpin qui se développait avec l’azote au niveau des épis de blé, l’industrie chimique a proposé de mettre de l’izoproturant mélangé à de l’eau. Ça a entrainé une végétation exubérante qui a maintenu une trop grande humidité des sols. Résultat : développement de champignons qui ont attaqué les épis. Réponse de l’industrie : les fongicides. Pour lutter contre les pucerons, il a fallu utiliser les insecticides. Autrement dit l’utilisation du nitrate a entrainé l’utilisation des désherbants puis des fongicides et enfin des insecticides.

Etrillé par mes hormones adolescentes, je me mis à dire à mon père qu’il n’était certainement pas un agriculteur mais un tâcheron de l’industrie chimique.

Comment se faisait-il que si rapidement sur toute la seconde moitié du XXe siècle des métiers comme les pharmaciens, les médecins, les agriculteurs, … avaient accepté aussi facilement de renoncer à leurs connaissances et savoir-faire pour se faire imposer des solutions toutes faites mais parfaitement inadaptées et souvent dangereuses.

L’adolescence m’avait insufflé la révolte. Ma mère le comprit et prit à deux mains le courage que mon père n’avait pas. Elle vint me voir pour me demander si je voulais rester à la ferme pour la reprendre un jour. Une subtile formulation pour ne pas déposséder le mari et tenter de garder le fils.

Je n’ai jamais répondu à cette question. Peut-être parce que dans la vie il ne faut jamais se justifier ! Une vie est faite pour être vécue, c’est tout. Ni regret, ni justification… Et puis il faut bien dire que je n’en savais rien. Ça aussi… mis à part une poignée de personnes… comment peut-on savoir à seize dix-sept ans ce qu’on pourra bien faire jusqu’à soixante-cinq ans ! Adolescents on est bien plus préoccupé par nos hormones que par notre plan de carrière ! Et puis il faut bien dire que rien n’est fait pour découvrir d’autres métiers. On imagine que celui-ci est sale, dans le froid, dans le chaud ; qu’il faut rester assis toute la journée ; qu’il faut aimer le contact ; qu’il faut être méticuleux ; qu’il faut avoir du gout ; qu’il faut être une tête ; ….

Autrement dit on n’a aucun repère, que des impressions. Chaque métier a forcément des inconvénients… ce qui compte c’est l’étincelle comme dans une relation amoureuse. On ne cherche pas des gâteaux ou de la comptabilité ou d’autres choses… on cherche qu’il y ait un déclic.

Le soir de mes dix-huit ans j’étais bien déterminé à partir à la recherche de cette étincelle. Il fallait que je parte. Comme je ne savais pas où aller j’avais choisi de laisser mon porte-monnaie décider à ma place. Tant que j’aurai des sous je prendrai le prochain bus. Quand je n’en aurais plus ça voudra dire que je serai arrivé. Et suivant ce principe j’ai fini par me retrouver à Gourette sous la neige. Je me suis précipité dans le premier restaurant que j’ai vu en proposant d’être serveur ou autre. Je me disais que n’importe qui pouvait être serveur et ça tombait bien puisque c’était mon cas ! Comme ils manquaient de bras ils m’ont embauché sur le champ. Et je me suis vite rendu compte que ce métier n’était pas si simple ! Surtout quand on l’est dans un bouge infâme, un attrape-touriste ! Il fallait mémoriser, faire patienter, s’excuser en permanence, rapporter les plats en cuisine pour que deux gros dégueulasses les trifouillent un peu avant de les rapporter à l’expéditeur. Sentant le vent tourner, je suis allé présenter ma candidature comme moniteur de ski alors que je n’en avais jamais fait de ma vie. Quand vous n’avez pas un sous rien ne vous arrête. Il n’y a pas d’arnaque, il n’y a que de la survie ! Je crois que depuis ce jour-là j’ai une infinie tendresse pour les nuls. Une admiration-même pour ceux qui se lèvent chaque jour en sachant parfaitement qu’ils ne feront jamais l’affaire et qu’ils liront presque à chaque fois le mépris voire la colère dans les yeux de leurs interlocuteurs. Les gens ne se rendent pas compte qu’il existe plusieurs façons d’être nul. Il y a la nullité par soumission comme celle de mon père qui inhibait son intelligence au contact de gens qu’il jugeait supérieurs. Il y a la nullité de survie comme moi. Il y a la nullité génétique : l’idiotie. Il y a la nullité de la passion malheureuse de celui qui choisit d’être toujours à contre-emploi. Il y a la nullité extravagante face à laquelle on ne peut qu’être sans voix. Il y a la nullité associée à la maladresse dont on n’arrive pas à discerner laquelle des deux tente de masquer l’autre ou si elles s’additionnent. Et enfin il y a la nullité absolue encore appelée l’abstraction totale qui consiste à ne jamais comprendre le contexte et à agir complètement indépendamment de toute logique. On peut confondre l’idiotie et la nullité absolue alors qu’en fait ce sont deux choses différentes. L’idiot est inscrit dans la société alors que le nul absolu s’en détache comme un mètre étalon conservé sous cloche au Bureau International des poids et mesures.

J’étais donc moniteur de ski. Mes seuls clients étaient un couple de trentenaires avec trois enfants qu’ils me confiaient pour leur apprendre les rudiments du ski et surtout, insistaient-ils, la confiance en eux ! Vaste programme ! J’avais un instinct de survie certes mais il me restait tout de même un peu de dignité et je ne voulais pas être ridicule. Quotidiennement je venais chercher ma brochette de gamins et chaque matin je trouvais un prétexte pour ne pas faire de ski : un jour la neige était trop molle ; un autre elle était trop glacée ; un autre encore il y avait de gros travaux ; un autre ils avaient découvert une crevasse et ne savaient pas où elle s’arrêterait ; …  Passé l’effet de surprise, je les amenais dans une salle surchauffée et on faisait ensemble des petites pièces de théâtre rigolotes. Je pense que je riais autant qu’eux. Le dernier jour, leurs parents ont découvert le stratagème. Ils se sont faufilés discrètement et nous ont regardé faire notre spectacle. Ils ont tellement été touché par l’application qu’on y mettait et nous ont trouvé tellement drôles qu’ils m’ont emmené à Paris dans leur 4X4 pour me faire rencontrer des gens du spectacle. Je dois dire que je me suis éclaté pendant dix ans dans ce monde du rire aux coulisses si sinistres. Et puis un jour une lettre est arrivée. C’était ma mère qui m’annonçait que mon père s’était pendu. Je descendis de Paris dès le lendemain. Elle ne pleurait pas. Elle était dans sa cuisine, assise avec son tablier. Nous n’avions pas envie de parler. Au fond nous savions depuis le début qu’il allait s’user jusqu’à la corde au bout de laquelle il allait finir par se pendre. La ferme était devenue un immense dépotoir. C’était, suivant l’expression, « ni fait ni à faire » ! Les économies étaient parties dans des achats de matériels inutiles alors que l’essentiel manquait cruellement. Je partis faire des courses et à mon retour ma mère se mit à pleurer ! Elle ne le disait pas mais je savais qu’elle avait honte que son fils lui achète à manger. On a dîné ensemble. Je suis allé me coucher et le lendemain je trouvais ma mère morte. Elle avait laissé un mot sur sa table de nuit disant simplement que la ferme était maintenant à moi et que je n’aurais plus de charge. Elle ajoutait que j’en fasse ce que je voulais.

Je n’ai pas pleuré. Je serais tenté de dire que ça ne sert à rien mais ce serait absurde. Nous avions vécu dix-huit ans les uns à côté des autres sans émotion autres que violentes. Avec la maturité je me suis dit qu’il fallait toujours agir et ne jamais subir. Agir ça ne veut pas forcément dire combattre, ça veut dire se mettre le plus possible au milieu d’opportunités à saisir. Et agir ça peut vouloir dire aussi fuir. En tout cas ça ne veut pas dire rester immobile. Les seuls à le faire sont les morts et ceux qui cultivent les regrets. Or il ne faut pas avoir de regrets dans la vie.

J’ai donc repris ce que mon père avait laissé et je me suis lancé. Une chose était certaine : je ne voulais aucun conseil. J’allais transposer ce que j’avais appris de la vie. Tout d’abord ne jamais être nu sinon on se déshydrate, on s’affaiblit. Toujours avoir à manger, se régénérer. Ainsi il n’y aurait plus de terre nue. Il fallait cultiver des couverts végétaux permanents partout, du glyphosate à dose homéopathiques sur les adventices sinon ça deviendrait vite incontrôlable.

J’ai mis le matériel inutile comme les charrues à vendre. Je ne travaillerai plus le sol. Je décomposais mes parcelles de prairies en cellules homogènes pour mettre en place un pâturage tournant dynamique. Etant donné les surfaces, je pourrais avoir à peu près une centaine de vaches.

Sur mes parcelles de culture, je ferai de l’agroforesterie en plantant des arbres fruitiers, j’implanterai des haies comme refuge à la biodiversité. Je me concentrerai sur les lentilles corailles, les pois chiches et tout le reste sera en fourrage. J’étais super excité par ce que j’entreprenais.

Les premières années furent mitigées mais je prenais confiance en mon système. Quatre cochons étaient venus agrandir la famille. J’espérais voir prochainement des chèvres espiègles pour me rejoindre dans la fantaisie que je tentais de conserver.

On formait un petit groupe de jeunes éleveurs, même si j’étais maintenant quadra je me sentais toujours jeune dans ma tête. On avait choisi de vivre en dehors du système. Hors de question pour nous d’élever nos animaux comme il fallait et d’ensuite les faire monter dans un camion où ils seraient tous serrés, passer la nuit dehors le plus souvent sans eau en attendant que l’abattoir ouvre. Au petit matin le couloir d’abattage avec le système d’étourdissement défectueux, les bêtes saignées à vif…. Non non non ! Nous on allait abattre à la ferme, découper et vendre. Pour aller jusqu’au bout de notre logique aucun de nos animaux était immatriculé. De cette façon on ne pouvait plus livrer nos bêtes au système puisqu’elles n’existaient pas. On avait acheté la camionnette d’un boucher qui partait à la retraite pour tester… voir si ça prenait. A tour de rôle on vendrait la viande de tous sur les marchés.

Un jeune voisin, Hubert, est venu me voir un jour. Il était en bio et ne s’y retrouvait pas. Le temps passé en tracteur, le carburant, les traitements au cuivre… quand il y réfléchissait bien il n’y avait rien de bien bon pour la planète et pour lui dans tout ça. Il voulait des conseils. Au début je ne voulais rien lui dire. Faire des bêtises soi-même passe encore mais mettre les autres en danger… Du coup j’ai trouvé un truc à lui proposer. Ce ne seraient pas des conseils mais des échanges d’expériences. On allait réfléchir ensemble à ce qu’on allait tester et on partagerait les résultats. Comme on avait pratiquement les mêmes problématiques pédologiques, ça devrait être utile à chacun.

S’en est suivi quinze ans de bonheur. On cultivait nos deux exploitations sans faire de différences, comme s’il s’agissait d’une seule.

On avait racheté un magnifique combi volkwagen qu’on avait repeint en orange et blanc. On mettait les planches sur le toit et on se faisait quelques petits week end à Hossegor.

A l’exploitation on obtenait presque chaque année d’excellents résultats qu’on partageait avec des élèves des maisons familiales rurales voisines. Un jour un lycéen nous demanda si on était en couple tous les deux. On s’est regardé et je me suis mis à rire tandis qu’Hubert regardait le sol. En fait les choses s’étaient faites naturellement. L’homme n’est pas fait pour être seul et donc on s’est rapproché d’abord pour échanger plus facilement puis pour se tenir compagnie. Je dois avouer que cette complicité était très agréable.

Ma vue avait baissé au point de ne plus rien voir au bout d’un an. Hubert faisait presque tout le travail mais on continuait à décider tous les deux. Il m’emmenait dans les champs, je me mettais à genoux et je touchais la terre, les feuilles. Je les sentais et on en venait aux mêmes décisions : lui avec ses yeux, moi avec mon nez et mes mains. J’avais développé une telle sensibilité de mon épiderme que le moindre contact avec une plante, la terre, les animaux ou même Hubert me permettait de ressentir dans l’instant ce qui se passait. Comme si je ressentais la puissance du vivant, tout ce bouillonnement indescriptible de ces bactéries, ces cellules qui naissent, se stimulent, s’agressent, se développent, meurent, …. Je n’arrivais plus à vivre dans la maison où tout ce que je touchais était mort ou artificiel, je voulais vivre et dormir dehors. Hubert se moquait de moi. « Tu vas finir en clochard ! »
Et puis il faut bien le reconnaitre je ne prenais plus de plaisir. Je n’avais plus envie qu’on me traine dans les champs alors que mon avis n’apportait rien à Hubert. Je ne pouvais pas travailler. J’étais devenu une charge et je ne pouvais fuir…

Je vais tenter de finir cette histoire même si je n’écris pas aussi bien que Bertrand. Il avait besoin d’être stimulé en permanence et je voyais qu’à l’exploitation il tournait en rond. J’ai donc décidé de charger les planches sur le combi et d’amener Bertrand à Hossegor. Il disait toujours que nous étions des passeurs les uns pour les autres et que quand on ne s’apportait plus rien alors il fallait partir. Pendant le trajet aucun de nous ne put parler. On arrivait en fin de journée au bord de la plage. Je l’ai changé. Deux zones agitées encadraient le calme de la baïne. Je conduisis Bertrand au milieu, le mis sur planche et m’éloignais. Il cria un peu et puis plus rien. Je marchais dans les travées d’Hossegor pour m’innocenter en attendant que les sirènes des secours m’annoncent le retour de son corps. Soudainement elles me déchirèrent le cœur et m’appelèrent à reconnaitre une dernière fois son visage curieusement apaisé. Il avait pu cultiver son bonheur jusqu’au bout.

 

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