Petite nouvelle : comme s’ils n’existaient pas

Léon et son jeune fils de 11 ans courent dans la direction de l’entrée du sous-terrain. Ils sont poursuivis par des drones autonomes qui tirent sur eux des électrodes.  De part et d’autre de leur chemin, des hommes et des femmes transparents continuent à s’affairer imperturbablement. Zéo parvient à se faufiler en dessous d’une grille qui en barre l’entrée et à en actionner l’ouverture.

Ils prennent l’ascenseur qui les mène au niveau -10 où ils découvrent face à eux des rangés de cubes de béton de trois mètres sur trois disposés les uns sur les autres sur une centaine de mètres de hauteur et des kilomètres de long. De grands tuyaux relient individuellement les blocs à une sorte de grand lac verdi par d’immenses algues. Une longue lame affleure l’eau en permanence pour limiter leur pousse aérienne hallucinante d’un mètre par seconde ! La récolte est immédiatement ratissée et envoyée vers un broyeur qui alimente en continu un tuyau sur deux. L’ensemble de ces constructions est chauffé par un ingénieux système géothermique.

« ça y est ! Je viens d’entrer dans leur système informatique ! » Dit Zéo « En fait chacun des blocs que tu vois est habité ! »

  • C’est donc là que je vivais !

« Les blocs sont attribués à la naissance et ne peuvent contenir qu’une personne qui n’en sortira qu’à sa mort ! J’ai une sorte de vidéo qu’ils doivent faire voir aux nouveaux arrivants dans une sorte d’école. »

  • Les unités ! reprit Léon.

Zéo pulvérise une sorte d’écran gazeux devant lui sur lequel il diffuse sa trouvaille : « Dans cette unité, nous allons vous parler de notre histoire et de notre environnement. Si nous nous sommes réfugiés sous terre et que nous y vivons si bien c’est parce que le réchauffement climatique a rendu la vie à la surface impossible à partir de 2040. La température a fait fondre toutes les glaces et le niveau des mers et océans a tout englouti. » Des images apocalyptiques de villes ensevelies et de déserts illustrent les propos de la voix off.

  • C’est vrai, je me rappelle maintenant de cette vidéo ! Tu vas avoir du mal à me croire mais vivre dans l’une de ces boîtes me procurait une sensation très agréable de sécurité et de bien être…

« Ah bon ? Même avec les images qu’on vient de voir… ? »

  • Plus ils nous diffusaient des images catastrophiques de l’extérieur et plus on s’y sentait en sécurité et donc moins on avait envie de sortir…

« Mais tu étais seul ? Tu n’avais pas d’amis ? »

  • Je ne sais pas comment t’expliquer ça mais j’avais l’impression d’en avoir ! Un peu comme des rêves qui mettraient en scène toujours les mêmes personnages. Ils ont un caractère, des manies, des modes d’expression tellement particuliers qu’ils finissent par occuper une place importante dans ta vie sans que tu ne les aies jamais vus. Sans même savoir s’ils existent vraiment.

« D’après ce que je lis d’une note étiquetée comme secrète l’objectif est d’éviter les interactions réelles et tout ce qui peut permettre de développer la réflexion ! »

Puis Zéo s’interrompt :
« Mince je viens de voir une alerte. Jusqu’à présent ils ne faisaient que suivre notre progression. Depuis qu’ils se sont rendu compte de mon intrusion système ils ont reçu l’ordre de venir nous chercher. On va partir par-là ! »

Zéo et son père entrent dans une zone sillonnée de longs tapis roulants sur lesquels Léon reconnait les steaks de viande in-vitro qu’on leur donnait deux fois par semaine pour leur faire travailler les mâchoires et le peu de dents atrophiés qui leur restaient. Il lui revient instantanément cette sensation de fibre textile dans la bouche et ces images de maltraitance animale diffusées pour accompagner le mâchage et justifier l’abandon des élevages.

Le garçonnet entraine son père quelque peu déboussolé vers une pièce qu’il ferme derrière eux.

« Mais enfin ça sert à quoi tous ces gens détenus ici ? Pourquoi ? Qu’est-ce que tu faisais toute la journée ? »

  • J’avais l’impression de vivre une vie normale avec des temps de repos et des temps de travail. Il y avait même une grande stimulation intellectuelle…

« Ah bon ? »

  • On changeait souvent de métiers ! Et j’adorais les découvrir et les repenser. A peine terminé, le système m’envoyer immédiatement ailleurs. Le programme m’a donc affecté à l’agriculture. En fait ce qu’il faut bien comprendre c’est que l’agriculture c’est un peu comme la société : il y a 10% de néfastes, 10% de bénéfiques et le reste peut basculer vers l’un ou vers l’autre en permanence. J’ai donc imaginé un système de monitoring jouant sur l’équilibre des deux plans. Puis on m’a mis aux entretiens des bâtiments, comme je les modifiais pour les rendre plus accessibles et plus faciles à entretenir ils m’ont alors mis dans l’équipe architecture des grands projets.

« Tu vois bien qu’il avait des gens autour de toi ! »

  • Oui et non ! J’évoluais dans des environnements où il y avait des gens transparents comme moi qui travaillaient et très peu de gens réels qui ne faisaient que nous observer.

« Vous pouviez vous parler… ? »

  • Non ! Quand tu es transparent tu ne peux ni entendre ni parler !

« Donc vous n’étiez pas dans les boîtes de béton mais en activité ! »

  • Non ! On ne quittait jamais les boîtes !

« Mais alors ça veut dire que vous étiez en virtuel sur terre comme tous ceux qu’on a vus dans notre fuite. Les transparents qu’on croise à la surface ce sont ces gens des boites ! »

  • Ah mais oui ! C’est vrai ce que tu dis ! C’est dingue j’avais l’impression d’être dans un jeu vidéo alors que je travaillais réellement. Je n’en prends conscience que maintenant !

«  En plus pas de révolte possible ! Que des esclaves sourds-muets bien sages car apeurés ! Mais comment sont-ils arrivés à vous faire entrer dans ces boites ? C’est pas croyable ! Il doit bien y avoir une autre vidéo… attend… j’en ai une je crois qui pourrait nous intéresser. »

Zéo recrée alors son écran gazeux et projette :

Au XXIe siècle chacun avait une idée politique différente de ce qu’il fallait faire si bien qu’il ne se passait jamais rien. On appelait ça la démocratie. Heureusement les lightminds ont pris les choses en main !  En fait tout avait commencé par une grande épidémie qui servit de prétexte à un système de régulation par les vaccinations. Tout le monde comprit bien vite que notre seule chance de survie c’était de descendre sous terre. Cette nouvelle organisation permet aujourd’hui d’optimiser la gestion des effluents, la consommation alimentaire, la pollution due à l’activité humaine tout en donnant à chacun un cadre de vie confortable et rassurant.

« Il faut repartir je les ai sur mon radar ! »

Zéo et son père se hâtent dans un couloir jusqu’à ce que le jeune garçon commande l’ouverture d’une cellule. Ils se trouvent alors face à une silhouette de latex noir connectée à deux tuyaux : un formant une gouttière d’évacuation parcourant l’entre-jambe et l’autre face à la bouche. Partout sur le corps des voyants, des grilles, des zones qui gonflent et se dégonflent.

  • Tu vois c’est notre deuxième peau qui diffuse des sensations, réchauffe, refroidit, soigne, alimente, …

« Mais c’est monstrueux ! »

  • Non c’est très agréable d’ailleurs si je pouvais la renfiler maintenant je le ferais ! Tu n’as plus à te soucier de rien. Le système pourvoit à tous tes besoins !

« Tu es fou ou quoi ? Tu as vu la vie qu’on avait là-haut ! »

Des robots lianes envahissent brutalement toute la cellule et réussissent à extraire sans aucun mal les deux explorateurs.

Zéo actionne alors l’ouverture de toutes les portes des cellules et les déconnexions de chacun de leurs occupants.

Ils sont amenés devant une sorte de tribunal. Le film de ce qui précédait leur course folle et leur entrée dans le sous-terrain était maintenant diffusé sur un écran gazeux géant. On y voyait Zéo et son père. Grand Pa, le grand père, les rejoignait en disant :

« Alors ? Vous êtes en grande discussion, dites-moi ! »

  • Papa m’expliquait son ancienne vie ! dit Zéo

« Léon, vous savez qu’il ne faut pas parler de ces choses-là ! ça va perturber Zéo de savoir ce qui se passe sous terre.» reproche Grand Pa à son gendre.

Les habitants sous-terriens libérés par Zéo arrivent maintenant en nombre face à l’écran tandis que le film continue :

  • Grand Pa, pourquoi des gens sont sous terre ?

« Tu vois ton chien… Je ne sais plus comment il s’appelle déjà… »

  • Splash !

« Si tu veux… Et bien si on ne le grondait pas qu’est-ce qu’il ferait ? Il mangerait sur la table, se reproduirait indéfiniment, ferait ses besoins partout, … Tu vois un peu ce que ça donnerait ! »

  • Ahhh ! Trop dégueux !

« La population c’est pareil. Depuis toujours il a fallu lui donner des règles, un cadre et comme elle ne les acceptait plus il a fallu la gouverner par la peur pour qu’elle aille sous terre et y reste. Il a fallu ensuite en réguler le nombre selon nos besoins. Ils sont maintenant entre 800 000 et 1 million.  C’est nettement suffisant car on a seulement besoin d’artistes, d’artisans, autrement dit de gens qui voient le monde différemment pour nous aider à le renouveler. Et le plus excitant c’est que c’est nous qui les créons par la génétique ! Tu verras quand tu seras grand, tu pourras t’amuser toi aussi à imaginer des croisements. La spéculation porte maintenant uniquement là-dessus et c’est super amusant, tu verras !  Et quand, par miracle, on fabrique un super génie comme ton papa, on le fait remonter à la surface pour qu’il devienne papa de petits malins comme toi ! Sans ça les mille personnes d’élites habitants en surface deviendraient dégénérées. Ça amène du sang neuf ! »

Profitant de l’éclat de rire de son Grand Pa, Zéo saisit une cacahuète et la lui envoie au fond de la gorge.

Un grondement s’élève de la foule des sous-terriens. C’était bel et bien le début d’une nouvelle Révolution.

 

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